Vallet Odon, Petit lexique des idées fausses sur les religions, éd. Albin
Michel, 2002
(p.92-95) Génocide
« L'extermination des juifs est le crime du XXe siècle »
C'est un crime abominable mais il ne date pas du XXe siècle. Si le
génocide
des juifs est une honte de l'époque moderne, il a au moins un équivalent
dans l'histoire ancienne. L'oublier pour mieux préserver le caractère
unique
de la Shoah ou, au contraire, pour minimiser la haine des juifs est une
grave erreur.
Car tous les clichés sur la barbarie du XXe siècle, le goulag stalinien et
les camps hitlériens, laissent croire que le totalitarisme est une idée
neuve et que le monde contem****ain a le monopole de l'horreur. Mais les
temps actuels n'ont rien inventé. Ils ont seulement mis la technique au
service de la mort. Les chambres à gaz n' existaient pas sous le règne d'
Auguste mais des milliers d'épées ont produit le même résultat, moins
planifié mais presque aussi efficace.
(p.93) Selon la Bible, l'hostilité à l'égard des juifs est vieille comme
l'histoire sainte. Elle commence avec la servitude des Hébreux en Egypte
où
Pharaon les asservit avec brutalité et transforme les chantiers de trav
aux
publics en camps de concentration. Elle se poursuit avec l'Exil à
Babylone,
première dé****tation du peuple juif. Si, dans les deux cas, il ne s'agit
pas
de meurtres systématiques, la Bible présente ces deux épisodes tragiques
comme remplis de morts et de deuils. Le mot même de shoah sert à décrire
ces
destructions ****tées par la main de l'homme mais perçues comme venant de
Dieu en châtiment des péchés d'Israël. Si la rareté des do***ents
historiques (notamment égyptiens) invite à la prudence dans
l'interprétation
de ces faits, leur caractère douloureux et meurtrier ne fait guère de
doute.
Un pas de plus est franchi vers 170 avant J.-C. quand le roi hellénisé
Antiochus IV Epiphane veut supprimer le judaïsme en interdisant toute
pratique cultuelle. La résistance héroïque des frères Maccabées est si
sanglante que leur nom devint, dans l'argot des carabins (étudiants en
médecine), synonyme de cadavres.
Un degré supplémentaire dans l'horreur est atteint au 1er siècle après
J.-C.
avec ce que l'historien Flavius Josèphe appelle la « guerre des Juifs".
Ceux-ci se révoltèrent contre les occupants romains qu' ils avaient
imprudemment appelés en Palestine pour contrer l' influence (p.94)
grecque.
La répression des légions romaines, assistées par des populations locales
(notamment syriennes), s' avéra terrible : la chasse aux juifs fut lancée
et
de véritables pogroms firent des centaines de milliers de morts.
Si le chiffre total des pertes juives est controversé, il n' est pas
exagéré
d' évoquer une tentative de génocide qui avait d' ailleurs un précédent
romain avec la terrible guerre des Gaules. En 70 après J.-C., le Temple et
la ville de Jérusalem furent rasés et, en l' an 132, la révolte de Bar
Kokheba provoqua une nouvelle vague d'exécutions de partisans et de
destructions de villages au point que la Judée devint un pays de «
désolation ", en hébreu de shoah. Et la majorité des juifs survivants
quitta
la terre d'Israël pour n'y revenir que dix-neuf siècles plus tard.
Durant cette période de « dispersion" (dias****a), les persécutions ne
manquèrent pas, de la part de musulmans ou, surtout, de chrétiens. Mais
aucune n' eut l' intensité de la répression romaine. Celle-ci est
largement
oubliée par les manuels d'histoire qui, célébrant les grandeurs de la
civilisation gréco-romaine, ne mentionnent guère le sort atroce de leurs
victimes, promises aux oubliettes des vaincus de l'histoire.
Si l' antijudaïsme exterminateur a de si lointaines racines, c'est qu'il
est
indissociable des antiques coutumes du peuple juif, incompatibles avec les
pratiques « idolâtres » des autres nations et les lois étrangères des
vastes
empires. Celui de Rome eut à combattre des révoltes de juifs en (p.95)
Egypte, en Libye ou à Chypre : du sabbat à la circoncision et de la Torah
au
dieu unique, tout opposait les fils d' Abraham aux enfants de Romulus.
Redonner au génocide des juifs sa dimension ancienne, c' est aussi
rappeler
les liens de l'idéologie et de l'esthétique fascistes avec l' Antiquité
gréco-romaine. Le Troisième Reich se voulait une nouvelle Rome jusque dans
l' architecture prétentieuse du « nouveau Berlin » d'Albert Speer. L'
archaïsme de l'art et de la pensée ne pouvait que renouer avec un conflit
bimillénaire, amplifié par les fractures idéologiques et les crises
économiques du xxe siècle. Ainsi furent ravivées les vieilles haines sous
les braises chaudes de l'Histoire dont les brûlures ont un large spectre.
Car, d'après le Deutéronome (ch.20), Dieu ordonna à Israël en guerre de
frapper « tous les hommes au tranchant de l'épée " voire de « ne laisser
subsister aucun être vivant ". C'était déjà un voeu de génocide.


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